Le déficit énergétique alimente le déficit commercial en Tunisie : des chiffres inquiétants et des défis économiques croissants
Le déficit énergétique de la Tunisie constitue l’un des défis économiques majeurs auxquels le pays est confronté ces dernières années, notamment en raison des profondes fluctuations de la balance commerciale et de la hausse du coût des importations, face à un niveau d’exportations insuffisant pour atteindre l’équilibre. Une note de service publiée par le ministère du Commerce et du Développement des exportations le samedi 17 janvier 2026 a révélé des données alarmantes confirmant que le déficit énergétique a quadruplé en seulement dix ans, témoignant de la fragilité du système énergétique national et de ses répercussions directes sur la macroéconomie.
Le déficit énergétique double en une décennie
Selon les chiffres officiels, le déficit énergétique de la Tunisie est passé de 2,7 milliards de dinars en 2016, soit 21,5 % du déficit commercial total à cette date, à environ 11,1 milliards de dinars fin 2025, représentant ainsi 51,1 % du déficit commercial total. Cette évolution remarquable illustre la transformation de l’énergie, d’un facteur secondaire du déséquilibre commercial, en facteur principal et déterminant.
Cette forte augmentation souligne la dépendance croissante de la Tunisie aux importations d’énergie, notamment de pétrole et de gaz naturel, alors même que sa capacité de production nationale a diminué en raison du vieillissement des gisements, de la faiblesse des investissements, des retards dans les grands projets énergétiques et de la hausse des prix mondiaux de l’énergie ces dernières années, alimentée par les crises géopolitiques et la volatilité des marchés internationaux.
Déficit commercial en 2025 : Des chiffres sans précédent
Cette détérioration ne s’est pas limitée au seul secteur de l’énergie, mais a touché l’ensemble du déficit commercial, qui s’est aggravé en 2025 pour atteindre 21,8 milliards de dinars, contre 18,9 milliards en 2024. Le taux de couverture des importations a également chuté à 74,5 %, contre 76,6 % l’année précédente, confirmant ainsi le déséquilibre persistant entre les exportations et les importations tunisiennes.
Ce recul reflète la faible compétitivité des exportations tunisiennes, conjuguée à une forte demande d’importations, tant pour la consommation que pour la production, compte tenu du nombre limité d’alternatives locales et du ralentissement de la production dans plusieurs secteurs stratégiques.
L’énergie en tête du déficit
Le ministère du Commerce et du Développement des exportations explique que le déficit commercial est principalement dû à plusieurs secteurs, les produits énergétiques affichant le déficit le plus important, à hauteur de 11,1 milliards de dinars, soit plus de la moitié du déficit total. Viennent ensuite les matières premières et les produits semi-finis (5,8 milliards de dinars), puis les biens d’équipement (3,7 milliards de dinars) et les biens de consommation (2,3 milliards de dinars).
Ces chiffres soulignent que la crise n’est ni conjoncturelle ni limitée à un seul secteur, mais qu’elle reflète un déséquilibre structurel dans les échanges commerciaux de la Tunisie. Le pays dépend fortement des importations de matières premières et d’intrants de production, sans augmentation correspondante des exportations à forte valeur ajoutée.
La balance commerciale hors énergie : un tableau moins sombre
À l’inverse, les données indiquent que si l’on exclut le secteur de l’énergie, le déficit commercial de la Tunisie en 2025 est estimé à seulement 10,6 milliards de dinars. Bien que ce chiffre demeure élevé, il souligne le rôle crucial de l’énergie dans l’exacerbation de la crise et ouvre la voie à une amélioration de la situation commerciale si le déficit énergétique est maîtrisé ou si ses effets sont atténués.
Cela signifie qu’une véritable réforme de la balance commerciale tunisienne est impossible sans une refonte en profondeur du secteur énergétique, que ce soit par le développement de la production nationale, la rationalisation de la consommation ou l’accélération de la transition vers les énergies renouvelables.
Évolution des exportations et des importations (2016-2025)
Les exportations tunisiennes ont progressé de 118,5 % entre 2016 et 2025, atteignant 63,6 milliards de dinars, tandis que les importations ont augmenté de 104,8 % pour s’établir à 85,5 milliards de dinars. Cette évolution a entraîné une amélioration relative du taux de couverture, passant de 69,8 % en 2016 à 74,5 % en 2025.
Malgré cette amélioration apparente, l’écart absolu entre les exportations et les importations continue de se creuser, soulevant des questions quant à la qualité de la croissance des exportations et à leur capacité à absorber la hausse continue des importations, notamment au vu de l’inflation mondiale et de la dépréciation du dinar.
Excédent avec les partenaires traditionnels, déficit avec les autres
Au niveau des partenariats commerciaux, la Tunisie a enregistré un excédent commercial avec plusieurs de ses principaux partenaires, notamment la France (5,5 milliards de dinars), l’Allemagne (2,6 milliards de dinars) et la Libye (2 milliards de dinars). Cet excédent témoigne de la solidité des relations économiques avec ces pays, en particulier dans les secteurs de la production manufacturière, du câblage électrique et des pièces automobiles, ainsi que dans les échanges frontaliers avec la Libye.
À l’inverse, la Tunisie souffre d’un déficit commercial important avec plusieurs partenaires, notamment la Chine (10,9 milliards de dinars), suivie de l’Algérie (4,6 milliards de dinars), de la Russie (4,1 milliards de dinars), de la Turquie (3,4 milliards de dinars) et de l’Inde (1,3 milliard de dinars). Ce déficit est principalement dû aux importations d’énergie, de céréales et de produits manufacturés, comparativement à des exportations limitées.
Marchés prometteurs : des opportunités inexploitées
Concernant les échanges commerciaux avec les marchés prometteurs, les statistiques font état d’un déficit de 15,3 milliards de dinars avec les pays asiatiques et de 2,4 milliards de dinars avec la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), tandis qu’un léger excédent de 0,784 milliard de dinars a été enregistré avec le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA).
Ces chiffres révèlent la faible pénétration des exportations tunisiennes sur les marchés africains et asiatiques, malgré le potentiel considérable que représentent ces régions en termes de population et de croissance économique. Cela s’explique par plusieurs facteurs, notamment la faiblesse des infrastructures logistiques, l’absence de stratégies d’exportation claires et la forte concurrence des grandes économies.
Graves répercussions économiques et sociales
Le maintien des déficits énergétiques et commerciaux à ce rythme risque d’entraîner de graves répercussions économiques et sociales, notamment une pression accrue sur les réserves de change, un alourdissement de la dette extérieure et une diminution de la capacité à financer les importations essentielles. Cela a également un impact négatif sur la valeur du dinar, entraînant une hausse de l’inflation et…
Elle érode le pouvoir d’achat des citoyens.
Par ailleurs, cette situation limite la capacité de l’État à investir dans des secteurs vitaux tels que la santé, l’éducation et les infrastructures, et détériore le climat des affaires, ce qui, à son tour, impacte la croissance économique et l’emploi.
Perspectives de réforme : L’énergie au cœur de la solution
Face à ces défis, la réforme du secteur énergétique s’impose comme une priorité absolue. Il s’agit notamment d’accélérer les projets d’énergies renouvelables, de stimuler les investissements dans l’exploration et la production, d’améliorer la gouvernance des institutions publiques et de rationaliser la consommation d’énergie dans les secteurs industriel et tertiaire.
Améliorer la balance commerciale nécessite également de diversifier les exportations, d’accroître leur valeur ajoutée, de soutenir les entreprises exportatrices, de revoir les accords commerciaux inégaux et d’orienter les importations vers ce qui favorise la croissance et la production.
Conclusion
Les chiffres publiés par le ministère du Commerce et du Développement des exportations confirment que le déficit énergétique est devenu le facteur déterminant de l’aggravation du déficit commercial tunisien au cours de la dernière décennie. Ayant quadruplé, ce déficit n’est plus un simple indicateur économique, mais s’est transformé en un enjeu stratégique menaçant la stabilité financière et économique du pays. Le véritable défi des prochaines années demeure la capacité à mettre en œuvre des réformes audacieuses et profondes qui permettront à la Tunisie de s’engager sur la voie d’un développement plus durable, de réduire sa dépendance énergétique et de rétablir l’équilibre de sa balance commerciale.